Annie Girardot, il y aurait tant de choses à dire sur cette femme extraordinaire. Mais ici ce n’est pas une biographie que je veux vous proposer, encore moins la liste de tous ses films ou disques, ni un hommage, mais plutôt une courte visite d’une période où Annie Girardot et Catherine Lara ont partagé une aventure. Oui je pense bien à « Revue et Corrigée ».

A travers des revues de l’époque que j'ai sélectionnées, vous allez pouvoir retrouver l’esprit d’Annie…

En premier, je vous propose cet article, parce qu’il parle “vrai”. Dans cette interview on peut se rendre compte de la vie d'Annie juste une semaine avant la première de Revue et Corrigée…

Paris Match 26 Février 1982

Elle a tout joué dans sa vie de comédienne, et de femme, sauf les petites femmes de Paris. La Girardot s’est donc plumée (200 millions) pour s’offrir des strass, sur une mise en scène et des paroles de son nouvel amour, Bob Decout et une musique de Catherine Lara. C’est l’événement que nous pourrons apprécier dès le 19 février : Annie s’explique sur ses deux paris. Deux virages dangereux, l’amour et le métier. C’est vraiment tonique.

Courageuse, la Girardot !
A un âge où elle ne veut plus, dire son âge (« Je suis la seule actrice à avoir toujours avoué ma date de naissance, alors maintenant, j’en ai marre, et je ne la dis plus ! »), elle hypothèque et joue banco sur Bob Decout et le spectacle qu’ils montent ensemble au Casino de Paris, 16 rue de Clichy. Le titre « Revue et corrigée ».
« Une idée de Bob. Quand il m’a dit ça, je lui ai répondu : « File déposer ton titre, qu’on ne te le pique pas ! » Et, côté sous, elle a fait le reste. « C’est vrai, je me suis endettée pour ça. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas un rond et qu’aucun producteur n’a assez cru à notre spectacle. Quand Bob et moi on a eu l’idée de rouvrir le Casino de Paris, ils ont tous rigolé ; ils m’imaginaient avec des plumes dans le cul descendant le grand escalier ! Ils se sont défilés. Alors, on a emprunté. On a dû faire le boulot nous mêmes. Quand on est arrivé dans ce théâtre, toute l’électricité était en 110 ! Alors, vous imaginez le travail qu’on a eu… Maintenant, si un producteur veut m’acheter ma part, il est bienvenu. Ce n’est pas mon boulot, moi, la production ! »

Est-ce que ça l’empêche de dormir, la nuit, toutes ces hypothèques qui grignotent la place des Vosges ?
« Pas du tout. Vous savez, ce n’est pas la première fois que je prends des risques comme ça… »

La gitane vissée et revissée au bec, un pull de surplus americain, une veste quelle a dû piquer à Bob, et la main qui fait des dix-huit dans l’air, elle débite du monologue à une cadence insupportable pour mon bic. Pas étonnant qu’elle ait des rides, elle n’arrête pas de gesticuler et de vivre !

« Moi, dans la vie, j’aime bouger, avancer. J’aime les contrastes. Toute ma vie a été faite de contraires… Quand j’ai débuté toute môme, je suivais des cours d’art dramatique, le matin, et courais le cacheton, dans les cabarets le soir. J’ai fait la Scala de Milan, la Comédie-Française, les Boulevards, la télé, des chansons. J’aime pas me répéter. J’aime musarder. Dans la vie, il faut faire des folies pour ne rien regretter le jour où… Il faut en profiter, il y a des milliards de possibilités, je m’aère, je change de corridor, je veux voir ailleurs… Bien sûr, ça étonne les gens… Eux ils voudraient que je sois Docteur Françoise Gailland à vie ! Alors quand je leur dis que je vais m’installer sur la scène du Casino de Paris, ils ne comprennent plus rien. Les Bouteiller, les Chancel, ils me posent toujours les mêmes questions sclérosées. A tel point que l’autre jour j’ai failli partir de l’émission. Ouvrez les vannes, ouvrez ! Faites sauter vos barrières dans la tête et ailleurs ! »

Prendre des risques, si cela provoque des insomnies chez les uns, elle, ça lui fait plutôt effet vitamines.
« Oh ! moi, les hauts et les bas, je connais. Au début de ma carrière, j’étais « la soubrette », puis je suis devenue « la garce », puis j’ai eu ma période « bête noire », où tout ce que je touchais se plantait. J’ai attendu que ça passe. Un jour, Lelouch est arrivé avec un rôle de femme vraie. C’était « Vivre pour vivre », et j’ai redémarré ».

Non seulement, elle redémarre mais elle devient la star française la plus populaire, entasse succès sur succès, personnage moralisateur sur personnage moralisateur. Un peu barbant tous ces rôles à l’écran de « Mourir d’aimer » à « Docteur Françoise Gailland », non ?
« Mais non ! C’était des rôles de femmes vraies et je servais à quelque chose. Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que les projections où quand la lumière se rallume les gens viennent vous dire merci. J’avais l’impression d’être utile et ça vaut tous les succès ! »
Bon, ça, c’est le côté Girardot missionnaire. Cœur et porte-monnaie sur la main. Les additions, ça ne doit pas être son truc à elle. D’ailleurs, elle parle toujours en anciens francs «parce que je ne sais pas compter, surtout quand ça devient trop gros». Quand elle aime, elle refile tout. Et justement, en ce moment, elle aime Bob Decout. Lui, il écrivait des chansons, elle, elle voulait chanter. Un jour, Gaya Bécaud les présente l’un à l’autre « Je suis arrivée, il y avait là un olibrius qui, lorsqu’il m’a vue, a dit « Zut ! Une star… Je refais mon entrée ». Il est ressorti de la pièce, est rerentré et m’a dit : « Bonjour ! ». J’ai ri. Il était devenu évident. On s’était rencontrés. On avait mis du temps (surtout pour moi…) mais on s’était rencontrés. La suite, vous connaissez : un 33 tours et plein de bonheur… »

Ici le rythme tombe et j’arrive à prendre des notes lisibles.
« Avec Bob c’est la compréhension et le bonheur de tout. On se réveille le matin avec toujours envie. On se marre tout le temps. On a la santé à deux. On assume, on diminue le sens du malheur. Je déteste le malheur… »
Et la différence d’âge, ça ne la dérange pas quelque fois ?
« Il est plus jeune que moi, et alors ? J’ai toujours vécu avec des hommes plus jeunes. Je n’ai pas d’angoisse parce que j’ai décidé de ne pas vieillir. Je refuse. En bloc. Terminé. De toute façon, un couple, c’est difficile quoi qu’il arrive. Il faut être fortiche. En plus, quand on fait ce métier ! Deux acteurs ensemble, c’est épouvantable, un acteur et un pas-acteur, c’est possible ! Nous, c’est l’émulation. On a envie de se mériter, on se fait confiance. Ça fait un an que je le connais et qu’on ne se quitte plus. Avant, je faisais de grandes déclarations du genre « Je veux vivre seule et tout et tout », et puis il est arrivé et il n’est plus jamais reparti. Bob a débarqué avec un passé : une femme et deux enfants. Mais ça n’a pas fait de problème : Annie a adopté tout le monde.
« Plus tu donnes, plus tu reçois. L’important, c’est de donner le plus possible et de jouir du moment présent. Sinon, c’est l’avarie. On met des barrières partout et on devient tout petit… »

C’est la fuite en avant, la tactique du cœur brûlé.
« Il ne faut pas penser à l’avenir mais vivre au présent. Parce que, l’avenir, ça vient vite… Profitez, profitez de tout, à fond, maintenant. Fabriquez-vous de vraies angoisses, pas des fausses, des angoisses par rapport à votre père, votre enfant, mais laissez tomber l’âge et l’argent. Moi, j’ai peur quand je téléphone à ma mère et qu’elle ne répond pas tout de suite. Une sonnerie, deux, trois, quatre et je retiens mon souffle. Cinq elle décroche… Ouf ! Et je l’écoute, ravie, même si elle dit des conneries. C’est très mal élevé de mourir. On ne prévient pas, on part en pleine phrase. J’ai des angoisses aussi par rapport à ma fille ou à ma santé. Tant qu’on a ses deux jambes et ses deux mains, on a une foule de choses à faire et pas le droit de s’apitoyer sur ses petits machins personnels. Mais, en tous les cas, je refuse de me mettre à penser si je vais être fauchée ou cocue ».

Pas jalouse ?
« Non. Je l’étais tellement que j’ai décidé de ne plus l’être ».

D’autres principes du même genre ?
« Oui. Je regrette jamais rien. Ça aussi, c’est une règle de vie. J’ai peut-être été trop faible ou trop bonne, mais ce que j’ai fait, je l’ai toujours fait parce que j’y croyais, jamais par intérêt ».

Et un autre enfant ?
« Oui, ça c’est la seule chose que je regrette vraiment. Mais ce n’est pas ma faute s’il n’est pas venu… »
Silence.

Elle dévisse et revisse une autre cigarette, laisse tomber les commissures un moment.
« Les femmes qui ne veulent pas d’enfants, c’est quelque chose que je ne comprends pas. C’est une autre planète, pour moi. Comme la planète Mars. Je les respecte aussi, mais je n’arrive pas à les comprendre ».

Prolongation du silence, je ne sais plus comment redémarrer. Ah si ! Le cinéma. Des projets ?
« Oui, en novembre. Un film avec Patrick Dewaere, réalisé par Denis Granier-Deferre, le fils de Pierre. Ça s’appelle « Ticket d’acier », et pour la première fois depuis longtemps je serai à l’écran une femme sexy. J’en ai marre d’être toujours la dame avec plein d’enfants et de problèmes, je voudrais être considérée (pendant qu’il est encore temps !) Comme une femme sensuelle, dont on a envie, qu’on veut baiser ! Voilà, le gros mot est lâché ! Faire l’amour, baiser, ce sont de beaux mots pourtant… »

Les mains ont repris leurs trois-huit, Annie reparle de Bob «qui a des idées toutes les deux secondes, qui est une véritable mine d’or », du spectacle qui démarre cette semaine, des costumes de Jean-Paul Gautier, des danseuses qui ont répété sans être payées, des musiciens, des machinos, du petit champagne qu’elle aime bien boire pour faire la fête « et puis ça rend pas malade », des vacances pour aller nager, « l’eau, j’adore, je peux nager pendant des heures, non, non, je ne fais pas de régime », de Géraldine, la fille de Bob qui vient d’avoir huit ans et un bel anniversaire, de Barbara qui l’a fait pleurer cet hiver, de Stevie Wonder, de Bob Marley, de ses histoires quotidiennes sur Europe 1, «J’avais accepté parce qu’on ne me croyait pas, j’en ai marre qu’on me voie. Je hais les haies d’honneur le soir des premières, ça me fait peur».

J’arrive enfin à l’interrompre :
- Et le grand escalier du Casino de Paris, vous allez le descendre ?
- Ah ! Ben, ça je ne vous le dirai pas… on ne l’a dit à personne. Je ne vois pas pourquoi je le dirais à vous !

Elle me claque deux baisers sur les joues. Fin de l’interview.
Katherine Pancol

L'équipe de Revue et Corrigée.
Merci JM pour ces 2 photos.

Maintenant je vous propose de voir deux articles de presse, après le spectacle, c'est à dire, après l'échec...

Paris Match 10/09/1982
« J’ai tout perdu, il me reste l’amour de ma fille »

Depuis l’échec de « Revue et corrigée », lancé en février au Casino de Paris, Annie Girardot s'est réfugiée dans le silence. On la prétend ruinée. On la dit au bord du désespoir. En vacances à Los Angeles, avec sa fille Julia 20 ans, elle s’est confiée à Dany Jucaud. Début septembre, Annie partira pour le Brésil avec son ami Bob Decout et chantera devant 150 000 personnes.

- Il faut un temps où l’on vous voyait partout. Trop même. Depuis l’échec de votre spectacle au Casino de paris, il y a six mois, vous avez disparu…
- Il arrive un moment où on a des complexes de voir sa tête partout. Surtout quand elle n’a rien d’exceptionnel…

- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- C’est simple. Lorsque je me suis engagée dans cette aventure, les gens se sont dit « Girardot est barjot ». Des plumes dans les fesses, quelle horreur ! » Personne n’a suivi. Il n’y a même pas eu d’effet de curiosité. Au bout d’un mois, on a appris par les journaux qu’on étaient foutus à la porte.

- On prétend que vous êtes ruinée ?

- J’ai pas un rond. Tout le monde a pensé « La Girardot a cassé sa tirelire… » Laquelle ? j’en ai pas.

- Pratiquement, qu’est-ce qui se passe ?
- Mes meubles ont été saisis. Tous mes bijoux vendus car je dois rembourser ce qu’on m’a prêté. Plus les intérêts.

- Vous avez tourné plus d’une centaine de films. Où est passé votre argent ?
- Je n’ai gagné de l’argent que deux fois dans ma vie, avec « La vieille fille » et «Mourir d’aimer ». parce que j’étais en participation !

- Cette période de vache enragée, comment la supportez-vous ?

- Je peux bouffer des œufs durs tous les jours s’il le faut. Tout va bien. J’ai une seule faiblesse : les maisons. Sans doute parce que j’en ai manqué lorsque j’étais enfant. J’ai transformé et agrandi beaucoup de propriétés. Le drame c’est qu’il n’y avait jamais personne dedans. Ou bien des gens que je n’aimais pas. Jusqu’au jour, il y a deux ans, où j’ai rencontré Bob Decout.

- Comment voyez-vous votre avenir ?
- Je ne le vois pas. Hier j'étais foutue. Demain, je n’en sais rien…

Interview Dany Jucaud



Le Soir Illustré 29 août 1983

Extrait de cet interview…

« J’étais peut-être folle. Mais il y eut surtout d’énormes malentendus. Dans un lieu où s’illustrèrent des artistes comme Mistinguett, Joséphine Baker et Zizi Jeanmaire, on s’attendait à me voir avec des plumes au derrière. On croyait que j’allais descendre le grand escalier. C’est le fantôme du Casino qui le descendait. On croyait que je chantais. C’était Catherine Lara qui chantait, sur de très belles musiques d’ailleurs.
Toujours est-il que « Revue et corrigée » fut un énorme bide, un échec total. On arriva péniblement au bout de trente représentations, minimum exigé par la loi.
Le plus navrant dans cette histoire, dit encore Annie, c’est que ceux qui écrivirent les pires choses sur le spectacle ne vinrent même pas le voir.
Après le Casino de Paris, Annie Girardot s’en fut au Canada, où les malentendus s’amplifièrent et où elle fit un beau scandale. Annie présentait là-bas un spectacle qui n’avait absolument rien à voir avec « Revue et corrigée ». Seulement personne ne se renseigna convenablement et lorsque Girardot éclata, on cru que c’était encore sous le coup de la déception due à l’échec de son spectacle parisien.

Il en était tout autre, mais c’est une autre histoire…

René Van Nedervelde

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